Manque de communication intra-familiale

Manque de communication intra-familiale et troubles alimentaires

Evelyne RIDNIK, Psychothérapeute et Psychanalyste à Paris 9

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Une jeune fille d’une vingtaine d’années, adressée par son médecin généraliste pour des accès boulimiques ou anorexiques associés à une dépression écrit à notre association Thérapie Conseils.

Elle a vingt-cinq ans et se sent très mal depuis une dizaine d’années. Après avoir consulté un psychothérapeute pendant quelques mois, elle interrompe sa cure qui ne semblait plus l’aider.

Dans son mail, elle évoque son environnement familial qui selon elle se limite à un père sourd à 100 % et à une mère obèse. Un frère plus âgé a très tôt quitté la maison. Cette mère inaffective à l’égard de ses enfants, n’occupait ses journées qu’en lisant des recettes et en les préparant.

« Elle ne pense qu'à manger. J’ai l'impression qu'elle est dans son monde. Alors que j’étais très mal et que j’avais besoin de son aide pour dépasser cette période difficile de désordre alimentaire, elle n'a rien vu, rien entendu et rien compris.

Par contre, elle m’agressait et me culpabilisait lorsque je refusais de manger. Pour elle, refuser sa nourriture signifie la rejeter elle. Rien d’autre ne compte qu’elle même et sa cuisine. C’est cela son monde! Nous n’avons pas d’autres échanges puisque rien d’autre ne l’intéresse. Même lorsque j’étais dans une phase anorexique et que je n’arrivais pas à manger… elle ne m’épargnait pas. Aussi je faisais mine de manger et je vomissais.

J’ai bien compris que ces comportements extrêmes de ma mère étaient en lien direct avec mes problèmes. J’attendais autre chose d’elle: plus de présence, plus d’écoute et de compréhension. Je voulais exister à ses yeux d’autant plus que mon père était enfermé dans sa bulle.

Pour tenter de contrer mes troubles alimentaires, j’ai entrepris une brève psychothérapie de six mois. Ma psychothérapeute m’a incité à tenter un dialogue avec ses proches en parlant de son mal-être

Pour être certaine d’être entendue, j’ai décidé d’écrire une lettre à ma mère où j'évoque le nom de ma maladie, pour expliquer –excuser en quelque sorte– les comportements anorexiques et boulimiques installés depuis plus de dix ans.

Le fait de tenter un rapprochement m’a semblé être une idée intéressante mais je n’ai pas encore osé envoyer la lettre.

Pensez-vous qu'il soit salutaire de l’adresser à ma mère? »


L’exemple de cette jeune fille, exprime qu’elle a découvert pendant sa psychothérapie, l'influence majeure des relations interfamiliales sur les troubles du comportement alimentaire.

En effet, l’entourage familial est si déterminant, que dans certains cas, afin de traiter les jeunes anorexiques, les soignants préconisent un isolement thérapeutique. Ainsi, comme dans cet exemple de relation entre mère et fille, on observe presque toujours une incapacité maternelle à reconnaître les messages de son enfant. Ce trouble peut-être à l'origine de l'anorexie, d'où la nécessité de l'hospitalisation pour le protéger de son milieu pathogène.

Je lui réponds :

- Vous reprocher à votre mère de n'avoir pas perçu la souffrance psychique qui se profilait derrière l'anorexie. Je pense qu'en raison de sa fragilité narcissique, elle n'a pas pu s'abstraire de ses problèmes personnels pour pouvoir être à votre écoute et a ramener à elle-même tous vos faits et gestes. ; comme vous l’avez bien compris, elle a interprété votre refus de manger comme un acte d'hostilité à son égard et à l'inverse, a pris pour de l'amour vos excès boulimique. Manger sa nourriture était pour elle la reconnaissance de son amour de mère et le désir de lui ressembler, ce qu'il a valorisé. Cuisiner et aimer était pour elle synonymes.

Votre déception, due au manque d'écoute maternelle a été renforcée par la surdité de votre père. D’un côté une surdité physiologique et de l'autre une surdité psychologique, la vie n'a pas été clémente avec nous…

Ecrire à votre mère est sans doute une façon d'essayer d'entrer en communication avec elle et de la mettre face a ce qu'elle n'a pu ni voir ni entendre ; c'est tenter d'installer une autre qualité de relation. Quand bien même, elle ne saisirait pas la perche que vous lui tendez, quand bien même, elle voudrait y voir de mauvaises pensées à son égard, le seul fait de lui écrire ne peut que vous faire du bien- à vous. Faire cet effort de mise en mots ne peut que clarifier votre conscience et, pourquoi pas, ôter aux symptômes sa nécessité.

Cependant, lui écrire est insuffisant, si de votre côté, vous ne faites pas également, sur vous-même et avec votre thérapeute, un travail de mentalisation et d'élaboration. Il serait fâcheux, en effet, que se reproduise dans d'autres situations et avec d'autres personnes la même non-communication dont votre symptômes l'expression.

Vous ressentez comme important que votre souffrance soit reconnue afin de lever la culpabilité qui vous habite et que l'on repère dans le fait que vous n'osez nommer votre anorexique à la fin de votre message.

Sachez que l'anorexie n'est pas une faute qui aurait besoin d'être « excusée » comme vous le dites, mais la représentation d'un malaise intérieur ancien, que vous comprenez mieux aujourd'hui.

Lorsque vous alliez si mal, votre énergie s’orientait totalement vers la nourriture, car c'était le seul mode de vie que vous pouviez vous permettre : même si votre effort pour moins manger était désespéré, il était plus facile de vous battre contre vous-même que de vous opposer à votre famille.

La pitié que vous inspiraient–et que vous inspire encore à juste titre–vos parents, jointe à l'amour que vous leur portez, vous ont interdit la saine agressivité qui donne sa violence à l’inévitable crise de l'adolescence et qui permet de se faire reconnaître et respecter comme c'est nécessaire.

Il est probable qu'au lieu d'accepter d’éprouver cette agressivité, vous l'avez refoulée, processus à la base de votre aussi forte culpabilité.

L'anorexie et la boulimie que vous avez vécues en alternance ont mis en scène, sur un mode presque infantile, vos oscillations entre le rejet de votre mère et votre attraction pour elle.

Je pense que votre brève psychothérapie vous a certainement aidée à mieux comprendre les interrelationS familiales et le manque de communication. Mais un travail plus approfondi de type psychanalytique vous permettrait d'aller bien plus loin dans la construction d'un Moi authentique.

Votre corps qui « parle votre malaise » me fait penser que la psychanalyse par le rêve éveillé peut-être une bonne indication pour vous, aussi je vous en donnerai une brève définition.

L’usage du rêve-éveillé dans une cure psychanalytique est une méthode originale qui permet de travailler sur l'image du corps. Dans le cadre d'une cure, cette pratique permet le déploiement de l'imaginaire par la mise en scène de scénarios fantasmatiques où le corps est projeté sur la scène intérieure. La patiente peut y voir son corps fantasmé se mouvoir et éprouver. L'analysant, généralement allongé, est invité à dire les images qui s'imposent à lui, a les laisser se développer spontanément, à exprimer ce qu'il ressent dans une expérience qui reste toujours singulière et original pour chaque patient.

De scénario en scénario et par association libre, la dynamique du passage de l'image aux mots favorise la prise de sens. L'analyse par le rêve éveillé, tout comme dans une cure freudienne classique, est à l'écoute de l'inconscient. Le rêve nocturne, les fantasmes, les rêveries diurnes, sont également pris en considération afin de permettre aux patients de mieux se connaître et de progresser dans la résolution de ces conflits.

Assurément, vous en tireriez profit.